Espejos rotos. La brisure du Sens dans la poésie d’Octavio Paz.

Paul-Henri GIRAUD

Todo era de todos
eran todo
Sólo había una palabra inmensa y sin revés
Palabra como un sol
Un día se rompió en fragmentos diminutos
Son las palabras del lenguaje que hablamos
Fragmentos que nunca se unirán
Espejos rotos donde el mundo se mira destrozado

Ces vers, sur lesquels se termine le poème « Fábula », résument le désenchantement d’Octavio Paz (1914-1998) à l’égard de tous les « grands récits ». En premier lieu, le monothéisme judéo-chrétien : ayant perdu la foi pendant l’adolescence, Paz n’en garda pas moins toujours la nostalgie du resplendissement solaire du Verbe, fondement d’une civilisation et d’une culture à laquelle il demeura profondément attaché. En second lieu, le marxisme, avec lequel il rompit d’abord secrètement, au début des années quarante, puis publiquement, quelque dix ans plus tard, au moment de l’écriture de cette « Fable ».
Si Paz confirme, alors, son identité de poète essentiellement lyrique en même temps que d’essayiste à la plume acérée et controversée, il lui arrive, cependant, de façon d’autant plus remarquable que cela reste exceptionnel, de déverser sa « bile » dans tel ou tel poème, contre les constructions religieuses, politiques ou politico-religieuses auxquelles il avait pu un moment adhérer. C’est cette veine critique véhémente, où la lyre est gagnée par l’ire, que j’examinerai ici, à travers les poèmes engagés de sa jeunesse — « ¡No pasarán ! » (1937), « Entre la piedra y la flor » (1940), « Ni el cielo ni la tierra » (1938-1946) — et de sa maturité : « Intermitencias del oeste » (1962-1968), mais aussi « Vuelta », « Petrificada petrificante », « Nocturno de San Ildefonso » (1969-1975).