Le fragment, la totalité et l’universel dans deux romans espagnols contemporains : Escenas de cine mudo de Julio Llamazares (1994) et Sefarad d’Antonio Muñoz Molina (2001)

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Geneviève CHAMPEAU
Ces deux romans composés de chapitres jouissant d’une grande autonomie, ont recours à une même comparaison dans le discours métanarratif que leurs auteurs tiennent sur leurs pratiques : l’expérience de l’enfant qui, à la fin des années cinquante ou au début de la décennie suivante, contemplait, sur la façade des cinémas, les affiches de films qu’ils ne pouvait pas voir. Une première étape de la réflexion sera consacrée aux significations attribuées à cette expérience du discontinu et à la façon dont elle rend compte de la structure des deux romans.
Ces œuvres qui, par le renoncement à un récit linéaire, ont l’apparence de « miroirs brisés » correspondent-elles pour autant aux conceptions « postmodernes » du récit. Sont-elles un assemblage de points de vue divers non unifiés par un point de vue central, selon la conception que propose Gianni Vattimo du récit historique ? Confirment-elles les affirmations de Jean-François Lyotard sur « la reconnaissance de l’hétéromorphie des jeux de langage [qui] implique la renonciation à la terreur que suppose et essaie de réaliser leur isomorphie » ? Enfin, peut-on affirmer à leur propos, avec Sophie Bertho, que « La fin de l’Histoire, porteuse de la morale collective, coïncide avec le retour des histoires, porteuses d’une morale individuelle » ?
La réflexion sur la fin des « Grands Récits » s’applique à la délégitimation des métadiscours englobant l’ensemble des savoirs ou des institutions d’une époque, plus qu’aux discours particuliers ; elle est toutefois liée au questionnement des savoirs institués et à la relativité de toute connaissance. Gonzalo Navajas qualifie même la littérature postmoderne de « literatura del no-conocimiento ». Je tenterai de montrer, par l’étude des stratégies narratives et métanarratives, que dans ces deux romans la discontinuité narrative n’équivaut pas, de la part de l’instance narratrice, à un renoncement à toute forme de connaissance et à une interprétation unifiée de l’univers représenté. Je rechercherai également les signes à travers lesquels les histoires individuelles peuvent, au-delà du discours du « je », être porteuses d’une certaine universalité.