Tu rostro mañana de Javier Marias : le roman historique réinventé.

Amélie FLORENCHIE
L’idée de « grand récit » en ce qui concerne la littérature fait immédiatement penser aux rapports étroits que peuvent entretenir histoire et fiction. Le « grand récit historique » de fiction a acquis depuis longtemps ses lettres de « noblesse » en Espagne sous la plume d’un Vicente Blasco Ibañez (Los jinetes del Apocalipsis) ou plus récemment sous celle d’Arturo Pérez-Reverte. Cette littérature, qui tient à la fois de l’histoire et du roman d’aventures, a du mal à s’extraire des préjugés qui l’entourent –littérature populaire, sous-littérature, etc.- mais également des limites qu’elle s’impose en retour : quand le romanesque l’emporte sur le roman. Néanmoins, certains auteurs espagnols contemporains ont essayé, avec succès, de détourner l’art du récit historique de fiction pour en faire un support à la fois esthétique et militant. On peut penser notamment à Antonio Muñoz Molina (Beatus Ille), ou encore, à Javier Marías, et c’est à l’œuvre de ce dernier que je souhaite consacrer ma réflexion. Son cas est d’autant plus intéressant qu’on lui a toujours reproché de ne pas se préoccuper de la réalité politique et sociale espagnole dans ses romans, ce qui est vrai. Mais dans une certaine mesure seulement, si on en juge par son dernier ouvrage, intitulé Tu rostro mañana, dont deux des trois tomes ont été publiés à ce jour (Baile y sueño en 2002 et Fiebre y lanza en 2004). Dans ce roman, qui prend par ailleurs pour modèle le roman d’espionnage, il n’est question que d’une chose : la Guerre d’Espagne. Ce texte feint en effet d’adopter les critères propres au grand roman historique. Sa longueur tout d’abord : elle est trompeuse, car loin de décrire une période de grande ampleur, les deux premiers tomes se concentrent sur deux journées de la vie du protagoniste ; son sujet ensuite : il concerne les relations tendues entre un nouvel Est et un nouvel Ouest (en l’occurrence le Vénézuela d’Hugo Chávez et les pays occidentaux), d’où la référence constante aux romans de Fleming ; très rapidement ce sujet, en outre exempt de toute dimension événementielle, devient un épiphénomène vis-à-vis du sujet central, qui est, comme cela a été dit, l’héritage de la Guerre d’Espagne. L’écriture de l’histoire de cette guerre civile est alors mise en perspective par la vision qu’en ont des personnages étrangers –des Britanniques- d’une part, et d’anciens républicains ensuite, chacun apportant tour à tour son témoignage ; le récit devient alors parole, et cette actualisation du discours historique permet immédiatement de dégager un point de vue critique, faisant du texte un véritable réquisitoire contre la société espagnole contemporaine, anciennement franquiste et aujourd’hui inculte. Je crois qu’il y a là matière à s’interroger sur les nouveaux rapports que peuvent entretenir Histoire et Littérature, au-delà de toute forme d’écriture polémique, et dans un but de réflexion à la fois esthétique et idéologique sur le monde actuel.