Grimage et Grimaces de la bienséance. Moralité et Esthétique dans les Mondes ibériques et latino-américains (XIXe-XXIe siècles)

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Samedi 17 novembre 2012

Institut des études ibériques et latino-américaines
32, rue Gay Lussac, 75005


Organisateurs : Paul Baudry et Justine Pédeflous

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PDF - 9.9 Mo

A l’heure d’une postmodernité toujours aussi déroutante, où l’athéisme né du positivisme scientiste côtoie les pratiques les plus abracadabrantes de l’extrémisme religieux, la dimension éthique des pratiques littéraires semble dangereusement tanguer. En effet, héritiers des trois grands maîtres du soupçon (Freud, Marx et Nietzsche), les écrivains et artistes espagnols et latino-américains demeurent paradoxalement tout aussi imprégnés des valeurs judéo-chrétiennes que leur travail actualise sous une forme sécularisée. La reproduction des héritages formels et des bienséances esthétiques est mise à mal par la médiatisation d’un relativisme moral qui va jusqu’à s’immiscer dans les éthiques d’écriture et dans les écritures à visée éthique. Pour autant, la littérature contemporaine ne semble avoir rien perdu de sa force d’évocation et de représentation, de sa capacité à interroger les rapports entre moralité et esthétique, c’est-à-dire de ne point renoncer à une quête formelle à même d’incarner le vice et la vertu. A cet égard, il n’est pas inutile de rappeler que dans El laberinto de la soledad (1950), Octavio Paz avait auguré une écriture fondamentalement politique et porteuse d’un héritage moral intrinsèque, véritable “profession de foi” qui demeure toujours d’actualité : “Escribir implica una profesión de fe y una actitud que trasciende al retórico y al gramático ; las raíces de las palabras se confunden con las de la moral : la crítica del lenguaje es una crítica histórica y moral. Todo estilo es algo más que una manera de hablar : es una manera de pensar y, por lo tanto, un juicio implícito o explícito sobre la realidad que nos circunda”[1]. Le parti pris critique des signifiants est ainsi dévoilé dans la matérialité de ces récits qui ne cessent d’interroger la légitimité et la contiguïté des écarts entre pouvoir et devoir. En effet, le champ littéraire hispanique semble être le théâtre d’un affrontement esthétique où s’apposent les représentations de l’éthique, c’est-à-dire des comportements pratiques volontaires et souhaitables à l’égard d’autrui, à celles de la morale, c’est-à-dire des comportements pratiques imposés et péremptoires à l’égard d’autrui. A en croire les propos de Georges Bataille en 1957, la littérature entretiendrait un rapport de fascination avec la possibilité d’enfreindre positivement certains interdits fondamentaux qu’elle s’autoriserait à représenter et même à multiplier sous presse : « Si la littérature s’éloigne du mal, elle devient vite ennuyeuse »[2]. Ce rapport de proportionnalité entre maléfisme des représentations et succès de la réception semblerait inactuel à la lumière d’un surmédiatisation qui banalise aujourd’hui l’horreur et les abominations les plus exécrables dont l’homme est capable. Or, il s’agit bien de cette capacité d’initiative pour agir intentionnellement, c’est-à-dire cette potentialité actantielle et psychique de nuire, que la littérature et les arts espagnols et latino-américains du XIXème, XXème et XXIème siècle se sont évertués à dépeindre. Enivrés par le vertige du mal, ces écrivains se confronteront aussi dans la littérature à ce qui fait exemple, à ce qui se donne comme exemplaire. Bien que l’exemplarité jauge la vertu à l’intérieur du texte, auteur et lecteur demeurent libres d’agir selon leur éthique personnelle et chaque mouvement littéraire évolue dans un cadre de bienséances artistiques et comportementales auxquelles ils adhèrent ou bien qu’ils récusent.

Les intervenants interrogeront les ressemblances ou divergences dans l’actualisation de ces thématiques entre les différents genres littéraires, voire entre la littérature et les autres arts, afin de tenter de discerner une éventuelle transversalité ou bien une spécificité des genres concernant la question de la moralité. En effet, depuis la Poétique d’Aristote, la littérature est pensée non pas comme fin en soi, mais en fonction d’un but autre, l’utilité. Cette idée, condensée dans l’expression horatienne de l’ « utile dulci », sera continuellement reprise dans les arts poétiques jusqu’au XVIIIème siècle. Le mouvement romantique marque une rupture de cette tradition de subordination de la littérature à un intérêt éthique et défend une conception amorale voire immorale de l’art dont le monde hispanique recueille les fruits jusqu’à nos jours. Mais cette rupture ne peut être si nette et il faudra s’interroger sur l’étonnante permanence de certaines formes (la fable, l’apologue, la parabole, l’exemplum, etc.) ou thématiques exemplaires (récompense et châtiment), remaniées ou recomposées dans d’autres genres littéraires (par exemple, la naissance du roman à thèse / trouver un exemple espagnol (ou hispanique) ?). Si une visée morale peut également être exprimée en dehors de ces formes canoniques, celles-ci peuvent tout aussi bien être subverties en étant mises au service de l’immoralité dont on retiendra, par exemple, les mécanismes de contournement de la censure. La problématique fondamentale est ici celle de la fonction de l’art (de la littérature), et de l’importance de celle-ci dans la production et la réception des oeuvres. Quelle valeur littéraire la modernité accorde –t– elle aux oeuvres à contenu moral alors qu’elle fonde sa contemporanéité sur l’amoralité ou l’immoralité de l’art ?

Les communications présentées par les intervenants, en espagnol ou en français, s’inscriront dans les domaines de la littérature, de l’histoire, de l’iconographie, des arts plastiques et du cinéma des mondes ibériques et latino-américains (XIXème – XXIème). Elles s’appuieront soit sur les questions, soit sur la liste de concepts suivants :

Questions

Quelles sont les stratégies artistiques employées pour mettre en scène une visée morale ? La fiction est-elle un moyen fiable ? Ne risque-t-on pas de dissoudre, voire de pervertir le propos moral en introduisant des éléments fictifs, nécessaires à l’oeuvre d’art ?
Comment le récepteur se positionne-t-il face à l’oeuvre et à ses personnages ? Comment fonctionnent les mécanismes de l’identification, nécessaires à l’actualisation pratique du contenu moral représenté ?
Si tant est que l’homme soit capable du mal, comment la littérature interroge –t– elle cette potentialité imminente ? Pourquoi l’actualiser dans l’espace littéraire ? La mise en discours du mal aboutit-elle toujours à une parfaite innocuité de la réception ?
Face au mal représenté, quand s’arrête –t– on de voir, de lire, c’est-à-dire de vouloir savoir ? Existe –t– un mal irreprésentable ?
Il y a –t– il un savoir moral véhiculé par les signifiants ? Peut-on dire que l’art oppose une résistance naturelle au relativisme moral ?
Comment s’actualise le rapprochement de l’imperfection, de la laideur et de la monstruosité au mal ? Quelles sont les correspondances ontologiques et esthétiques entre laideur et mal ?
La littérature est-elle quête d’un mal aux multiples visages ou d’une essence immuable ?
Quelle est l’actualité des éthiques d’écriture ? Se limitent-elles à définir les modalités pratiques de création ou s’immiscent-elles encore dans la lettre du texte ?
A l’inverse, le contenu moral ne risque-t-il pas de rendre l’oeuvre indigeste pour son récepteur et ainsi desservir son but ?

Concepts

  • L’impardonnable, l’inacceptable, l’irrémédiable.
  • Le mal et la connaissance.
  • La gratuité du mal.
  • L’esthétique de l’injure.
  • Le mal et la laideur.
  • La désobéissance.
  • Avanies et vexations.
  • Les catabases.
  • La polysémie du vilain.
  • Le mal mérité.
  • Le pornographique.
  • Harmonie et vérité.
  • Les règles de l’art.
  • Le bon et le mauvais goût.
  • L’indécence.
  • L’indifférence.
  • L’esthétisation du crime.
  • Le propre et le sale.
  • La banalisation de l’injustice.
  • Le plaisir de la transgression.
  • La cruauté enfantine.
  • L’ambiguïté morale.
  • L’excellence morale.
  • L’ennui de la vertu.
  • Miséricorde et magnanimité.
  • Rayonnement et diaphanéité du bon / Ténèbres et opacité du mal.
  • L’exemplarité.
  • Erreur, modèle et contre-modèle.
  • Vertu et récompense / Vice et châtiment.
  • La condamnation de l’égoïsme.
  • Le blâme du mensonge.
  • La religion et le sacré.
  • Le rire satanique.
  • Le grotesque.
  • La désacralisation, la parodie du sacré.
  • Le traitement burlesque de la vertu.
  • Sarcasme et cynisme.
  • Les postures iconoclastes.
[1] PAZ, Octavio, El laberinto de la soledad, Madrid, Cátedra, 2003, p.309.