Jacques Lacan, matérialiste. Le symptôme dans la psychanalyse, les lettres et la politique

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les 16, 17, et 18 mars 2012
Organisateurs : « Savoirs et clinique » et le CRIMIC


à Colegio de España
Cité internationale universitaire de Paris (7E, bd Jourdan, 75014 Paris)

Le matérialisme de Lacan est rarement étudié. Il est vrai que le psychanalyste déplace de façon inattendue ce concept, chargé d’une longue tradition philosophique qui va de Démocrite à Marx via Spinoza. De fait, on peut considérer comme matérialistes ses définitions successives du symptôme, inventé selon lui par Marx avant Freud, qu’il caractérise simplement comme « le signe de ce qui ne va pas dans le réel ». Mais Lacan ne s’arrête pas de façon fataliste au constat brutal des impasses rencontrées par le sujet dans le réel. Il y répond par une théorie de l’acte censé changer le sujet et, avec lui, le monde.

Le matérialisme de Lacan s’avère ainsi dynamique et doublement orienté vers l’avenir : il ne ferme pas les yeux sur ce qui s’annonce d’inquiétant mais il ouvre en même temps sur la possibilité d’une utopie réaliste. Il se déploie autour du symptôme selon les deux axes d’une logique du signifiant et d’une logique de la jouissance qui s’articulent dans divers champs, notamment ceux de la lettre, de la psychanalyse et de la politique.

C’est dans la fiction littéraire que Lacan isole la logique du signifiant qu’il a déduite de sa lecture structuraliste de Freud, dite « retour à Freud ». Dans son commentaire de La lettre volée d’Edgar Poe, il fait d’une lettre compromettante dérobée à la Reine le support matériel d’un signifiant hors-la-loi, qui circule entre les personnages, les féminisant tour à tour à leur insu — l’insu, un nom de l’inconscient. Le mot « lettre » prend pour lui plusieurs significations : objet matériel, lieu d’une écriture, d’une adresse à l’autre, symptôme comme support d’une chaîne signifiante à déchiffrer. Son aphorisme célèbre, « une lettre arrive toujours à destination », sera contesté par ses contemporains, notamment Althusser et Derrida. Mais Lacan fait aussi un autre usage de la lettre : il tente d’en formaliser le trajet grâce à un calcul algébrique, introduisant des « mathèmes » pour « matérialiser le procès subjectif ». On peut y lire son aspiration à rester au plus près de la science alors que, contrairement à Freud, il a affirmé que la psychanalyse n’en était pas une.

À ce matérialisme du signifiant se noue un matérialisme des jouissances. Dans ses « formules de la sexuation », Lacan distingue de la jouissance phallique « l’Autre jouissance », caractérisée d’être « pas toute » phallique, et montre comment elles se répartissent entre les hommes et les femmes. Il articule ainsi la différence sexuelle d’une façon, plus radicale que Freud, dont débattent passionnément les féministes. Mais le matérialisme de la jouissance intervient plus largement : en tant que satisfaction des pulsions, la jouissance touche au corps, « décerné » par le langage, et à ses zones érogènes. Selon les structures cliniques (névroses, psychoses et perversions), une jouissance (orale, anale, scopique, vocale) vient y prendre des valeurs différentes modulée dans des fantasmes, dont la formule lacanienne implique l’invention de l’objet a. Dans la période dite classique de son enseignement, soit les années 60, le sujet en analyse déchiffre ses symptômes jusqu’à leur noyau fantasmatique pour le « traverser ».

Lacan n’a pas cessé de redéfinir le symptôme, d’abord avec Freud comme métaphore soit substitution d’un signifiant à un autre, plus tard comme le retour d’une vérité surgie de l’inconscient : « En fait, il (le symptôme) est vérité, d’être fait du même bois dont elle est faite, si nous posons matérialistement que la vérité, c’est ce qui s’instaure de la chaîne signifiante2 ». Puis, dans les années 70, il devient une fonction singulière de jouissance, « la façon dont chacun jouit de l’inconscient en tant que l’inconscient le détermine3 ». Enfin, la dernière théorie lacanienne du sinthome, appuyée sur une lecture de Joyce, a non seulement inspiré durablement la critique littéraire, mais elle a aussi servi de relais théorique à l’oedipe en perte de vitesse dans nos sociétés. Il s’ensuit un abord non déficitaire des psychoses, voire une nouvelle caractérisation des structures cliniques. Á cet égard, on ne peut nier que Lacan ait, dès les années 60, anticipé L’anti-oedipe de Deleuze et Guattari, ni qu’il ait ensuite fourni des outils théoriques précis pour aller « au-delà de l’OEdipe », suscitant bien des débats entre les praticiens.

On a beaucoup parlé des formes ultrarapides, voire immatérielles prises par les flux du capital. Pourtant, ces processus virtuels souvent imprévisibles ont bien des conséquences matérielles, inscrites dans la chair des êtres humains, qui contribuent à « l’enveloppe formelle » de leurs symptômes. L’ouverture de Lacan à l’histoire du XXème siècle lui a permis de recevoir à la fois le message de Freud, auteur du Malaise dans la civilisation, et celui de Marx dans Le manifeste communiste. Ce n’est plus tant la répression de la pulsion par la famille qui intéresse Freud que le double langage de la culture vis-à-vis de la pulsion, d’où son concept d’un « surmoi culturel » : la culture se bâtit avec la pulsion tout en interdisant sa satisfaction. Marx, pour sa part, dénonce le destin du travailleur : marchandise comme une autre, livré aux fluctuations du marché, comment pourrait-il ne pas tomber malade, livré à l’angoisse de l’insécurité ? Combien d’êtres humains démunis sont-ils condamnés à devenir des « hommes nus » ? Voilà pourquoi Lacan fait de Marx l’inventeur, avant Freud, du symptôme, et critique toute prétention politique à « l’empire » en introduisant, dans l’universel, la logique du « pas tout ». Sa théorie de l’acte, articulée à celle d’un sujet résolument post-cartésien, inspire de nombreux chercheurs dans les champs de la politique et de l’économie, qui y voient des outils pour penser les crises du capitalisme, voire la possibilité de futures révolutions.

Les interventions à ce colloque interdisciplinaire de trois jours porteront donc sur les différents aspects du matérialisme lacanien pour interroger sa pertinence dans la théorie et la clinique psychanalytiques, la littérature et l’art, la philosophie et la politique. On s’intéressera aussi aux influences et aux grands débats qui ont traversé l’enseignement de Lacan et qui sont, contrairement aux controverses psychanalytiques, trop peu étudiés par ses disciples.

Le programme et les résumés des interventions :

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Bulletin d’inscription :

PDF - 150.5 ko

L’entrée est libre pour les inscrits à la formation Savoirs et clinique de 2011/2012, dans la limite des places disponibles, après réservation auprès de Brigitte Lemonnier.