Les écrivains témoignent à différents niveaux d’expériences bizarres. En théoricienne, Sainte Thérèse distinguait le ravissement, où l’âme est violemment arrachée au corps, de l’extase à laquelle elle consent dans ses fiançailles avec Dieu. Ces vertiges divins, dont on peut retrouver les accents dans l’amour profane, semblent aux antipodes d’autres émois, tels l’embrasement cosmique du héros gidien par un furtif contact charnel dans la nature. Et pourtant, celui-ci en souligne le caractère d’ « illimitation ». On pourrait multiplier les exemples littéraires de ces expériences si diverses de l’illimité, depuis les extases bachiques des Tragiques grecs jusqu’aux descriptions les plus crues des écrivains d’aujourd’hui.
A propos de l’énigmatique Finnegans Wake de Joyce, Lacan note que si on le lit, c’est parce qu’on sent présente la jouissance de celui qui l’a écrit. Avec le terme ambigu et polysémantique de « jouissance », il reprend les phénomènes que Freud considère comme au-delà du principe de plaisir : excès de satisfaction ou souffrances intenses qui résonnent dans le corps et y laissent des traces. Il en distingue une grande variété : sexuelle, phallique, de l’idiot, de l’Autre, de l’objet ou « plus-de-jouir », autre jouissance, « pastoute » ou illimitée (féminine), folle, fantasmatique, symptomatique, etc. Le sujet, qui les éprouve pourtant, a, dans la règle, le plus grand mal à en parler précisément. Or, dans leurs écrits, les poètes, les mystiques ou certains philosophes inspirés savent le faire. Ce savoir-faire de l’écrivain implique-t-il justement de se mettre au préalable dans ces états étranges et hors du commun qu’ils décrivent parfois ?
Comment sent-on, à la lecture, la présence de « la jouissance de l’écrivain » (à supposer qu’elle existe) ? Est-ce ce qui définit son style ? Est-ce ce qui cause l’exaltation ou le ravissement du lecteur ?
De l’écrivain, nous attendons donc un savoir multiple. Dans ce colloque, nous essayerons, d’une part, d’étudier l’écriture de ces états qu’on peut qualifier brièvement d’extatiques, et, d’autre part, de trouver des réponses à diverses questions dont voici quelques unes :
Y a-t-il des états spécifiques qui prédisposent à l’acte d’écrire ? Sont-ils noués aux autres satisfactions du sujet ? Par exemple, dans le cas de Gide, qui nomme Schaudern l’état qui a été pour lui décisif dans son destin d’artiste, on peut établir un lien de construction voire un tissage serré, entre, d’une part, ses correspondances et son journal où il raconte ses expériences sexuelles, amicales ou amoureuses et d’autre part ses romans, comme si la fiction les magnifiait mais aussi, peut-être, comme s’il les vivait pour les écrire. De même pour les grands mystiques, leur expérience serait-elle la même s’ils ne l’écrivaient pas ?
Les poètes célèbrent la joie amoureuse, mais qu’en est-il des écrivain(e)s de l’amour qui passent apparemment la jouissance sous silence : existe-t-il des extases secrètes, ou discrètes, dont on peut retrouver la trace quasi-invisible dans leurs œuvres ? Quel statut donner aux descriptions et aux théories de certains auteurs comme Sade, Proust, Bataille, mais aussi Euripide ? Fictions littéraires, utopies politiques, témoignages personnels ou études de mœurs de leurs contemporains ?
Le savoir-faire de l’artiste implique toujours l’imaginaire. Que dire alors de l’extase en images ? Comment, par exemple, certains cinéastes, vidéastes ou photographes ont-il figuré la jouissance, souvent en s’appuyant sur des écrivains ? Cela a-t-il un rapport avec la Darstellung dans le rêve freudien et avec sa difficulté, justement, à représenter le sexe ?
Enfin, quels sont, sur le plan de la clinique et de la théorie psychanalytiques, les rapports de l’écriture avec l’extase, le ravissement et la folie ? Peut-on la considérer comme un symptôme ou un sinthome, ainsi que Lacan l’a nommé pour Joyce, ou comme une sublimation ?