Les chroniques comme lieu de mémoire de la violence au Chili : De perlas y cicatrices de Pedro Lemebel

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Isabelle López García (Université Paris IV)

Resumé

Le troisième recueil de chroniques de Pedro Lemebel, paru en 1996, voit le jour 7 ans après l’arrivée de la Concertation au pouvoir, 5 ans après le rapport Rettig.1 C’est ce qui fait dire à l’auteur que :

En mi último libro, Perlas y cicatrices, la crónica se hace más breve, más intensa, menos elaborada literariamente, pero más contingente en relación a la desmemoria neoliberal del Chile actual. Era necesario, era político poner en escena estas escenas de horror y dictadura.2

À partir de ces propos, nous retenons l’aspect moins littéraire, le geste politique. Ainsi nous verrons comment, le recueil rassemble, à partir de ce constat, trois formes de violence : la violence de genre, la violence économique et sociale, la violence militaire. Les chroniques ont, dans ce cas précis, c’est-à-dire, dans le cas de la mise en scène de cette violence, une double fonction :

- construire la mémoire

- faire le procès des criminels et de leurs complices.

Par le biais de l’hommage, de portraits, de paysages, de récits de rencontres, d’entretiens, d’événements de la vie politique, médiatique, sociale chiliennes, l’écriture construit l’histoire oubliée, non officielle du Chili de l’horreur et de la dictature. C’est justement pour dénoncer les avatars du néolibéralisme, dont l’amnésie est une composante, que la voix du chroniqueur s’élève sur les ondes de Radio Tierra d’où sont issue la majorité de ces chroniques. Dès le paratexte, il expose : « Este libro viene de un proceso, juicio público y gargajeado Nuremberg a personajes compinches del horror. »3
Les cicatrices, l’engagement politique et les genres rallient l’auteur à Sola Sierra4 pour que la justice et la mémoire au Chili voient le jour en étalant la violence que la dictature et le consensus ont fomentée. Le chroniqueur recueille tel un « chronicueilleur » les bribes de cette mémoire, de la violence : les perles et les cicatrices. Le « souvenu » prend alors appui sur le « dépeint ».5


1 Le 25 avril 1990 est créée, par le gouvernement civil du président Patricio Aylwin, la Commission Nationale Vérité et Réconciliation pour documenter les crimes de la dictature de Pinochet. Cette commission est chapotée par l’avocat Raúl Rettig, d’où le nom du rapport. Conclusion, « la remise de son rapport (rapport ” Rettig “), en 1991, n’a déclenché aucune poursuite locale contre les responsables des disparitions, dont les noms n’ont d’ailleurs pas été rendus publics. », B. Bibas, E. Chicon, « La vérité sans réconciliation, » Le web de l’Humanité, 31 juillet 2004, http://www.humanite.presse.fr/journal/2004-07-31/2004-07-31-398171
2 Á. Mateo del pino, “Cronista y malabarista”, Revista de Filosofía y Humanidades, Santiago de Chile : Universidad de Chile, Cyber Humanities n°20, 2001.
3 P. Lemebel, De Perlas y Cicatrices, Santiago de Chile : LOM, 1998, p.5-6.
4 Sola Sierra fut présidente de la Agrupación de Familiares de Detenidos Desaparecidos.
5 P. Ricœur, La mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris : Seuil, 2000, p. 57.

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