Une colombe si cruelle. Présentation des « poèmes en prose » de Lorca et leur traduction.

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Axe(s) : LALE, PIAL

4 décembre 2020 | 16h00 à 18h00

Lieu à déterminer



Présentation d’Une colombe si cruelle. Poèmes en prose et autres textes, de Federico García Lorca, Éditions Bruno Doucey, Paris, 2020. Édition, traduction et postface de Carole Fillière, préface de Zoraida Carandell.

Carole Fillière

Le projet éditorial et traductif qui était le mien en sélectionnant pour cet ouvrage les poèmes en prose, proses poétiques et fragments en prose de Lorca rédigés dans les années 20 avait pour but de faire découvrir au lecteur français une autre face que celle d’un Lorca solaire, actif, enjoué, engagé, sans l’écarter pour autant. Participer de l’aventure qui est la sienne, de son expérience d’une écriture autre, lorsqu’en 1927 alors que ses romances vont le propulser sur le devant de la scène poétique, Lorca refuse d’y être identifié et décide d’explorer une voie distincte, celle de la prose. Ce n’est pas une découverte pour lui : ses textes les plus anciens sont en prose, ses textes les plus douloureux, les plus intimes, les plus violents sont en prose. C’est par la prose qu’il accède à cette voix nouvelle qui informera les poèmes de New York, les sonnets obscurs, les pièces irreprésentables, cruelles et tourmentées qui, telle Le Public, sont autant de cris lancés à la face d’une société dans laquelle l’écrivain ne trouve place.

Lorca le joyeux, c’est aussi Lorca le cruel de ces poèmes en prose. Lorca le musicien, c’est aussi Lorca le strident de ces textes ironiques. C’est dans l’écart qui constitue ces écrits que réside la force créative et rebelle de Lorca, sa souffrance aussi. L’année où le surréalisme envahit l’Espagne, porté par la plume et le pinceau de Dalí, Dalí le frère, Dalí l’ennemi, au cours de ces mois où la créativité en miroir des deux artistes les porte à explorer de nouveaux langages, Lorca fait ce pas de côté qui l’éloigne de la poésie en vers. Mais il ne choisit pas la voix du surréalisme pour autant : Lorca détourne et réinvente le surréalisme pour s’en démarquer. Ces textes en prose ont d’ailleurs posé problème à la critique et sont rarement mentionnés lorsque l’on parle de l’œuvre de Lorca. C’est précisément la raison pour laquelle je m’y intéresse comme lieu de traduction et de compréhension de la créativité lorquienne : ces écrits sont le lieu d’une prose tremblée, une prose comme cours et creuset de l’expérimentation, de l’hybridation, de la rupture. Ils imposent la mort, le sang, le rejet, dans ce que certains critiques ont nommé une rhétorique de la cruauté et que Lorca désignait comme sa « nouvelle manière spiritualiste », éclairée par « la conscience la plus pure ». Ils sont aussi les cris d’un être dont la sexualité est déniée dans la société espagnole, cette homosexualité que la critique lorquienne puriste a mis si longtemps à reconnaître.

Exploration des marges de la poésie dans la prose, ces six cris en prose nous sont parvenus sous le titre de « Poemas en prosa ». J’y ajoute les poèmes en prose inachevés et les proses poétiques de l’auteur, afin d’offrir au lecteur français un accès distinct à la prosodie et au symbolisme lorquiens. Douze des vingt-six textes en proses de ce recueil ont été traduits une première fois et publiés dans l’édition d’André Bellamich, lorsque la Pléiade donnait à lire un auteur étranger en traduction avant même que la plupart des textes compilés paraissent en espagnol. Cette œuvre historique fut un jalon, mais il est temps de retraduire : si cela a déjà été le cas pour les poèmes en vers, les proses lorquiennes n’ont pas encore fait l’objet de ce retour. Je propose donc un renouvellement du regard et de la lecture, mais également une découverte, car quatorze poèmes en prose et proses poétiques de ce recueil étaient encore inédits en français. Une reprise qui entend retrouver l’urgence et la cruauté, coller au plus près du souffle brisé et d’une ponctuation souffrante, mais aussi du jeu lorquien mené par un duende plus sombre qu’on ne le dépeint en général.

Zoraida Carandell

            En acceptant la proposition de Carole Fillière, qui m’a demandé de préfacer sa belle anthologie parue aux éditions Bruno Doucey, je ne savais pas que je m’engageais dans une collaboration approfondie sur l’œuvre de Federico García Lorca, auteur auquel j’ai consacré ma thèse et quelques études universitaires. J’avais pu prendre la mesure de l’exigence intellectuelle de Carole Fillière dans le cadre de l’atelier de traduction poétique du CREC, qui nous a permis de nous rencontrer. Le choix de textes d’Une colombe si cruelle offre au lecteur français un Lorca bien éloigné des stéréotypes, traduit avec une justesse et un sens de la nuance qu’il est rare de rencontrer à de degré. La version française n’est jamais surfaite, elle restitue les beautés et les dissonances de l’original. Dans ses proses, Lorca est toujours poète. Sa voix prodigieuse est une conscience de la douleur, et la traduction, comme un arbre de surprises, réveille chez le lecteur le sentiment d’une présence fraternelle.    

Une colombe si cruelle. Présentation des "poèmes en prose" de Lorca et leur traduction.